NGRTD, Youssoupha dit tout

NGRTD, Youssoupha dit tout

Déjà disco d’or, l’album NGRTD de Youssoupha continue à faire parler de lui. Notre balade sur internet nous a conduit à cette belle interview réalisée par nos confrères de RFI que nous vous proposons intégralement.

Trois ans après Noir D**** (Noir Désir), le rappeur Youssoupha revient avec le très réussi NGRTD (Négritude), qui surfe sur une multitude de palettes musicales : rumba congolaise, influences électro, ambiances folk… Dans ce disque très personnel, il se livre à cœur ouvert. Sur ses pistes aux textes ciselés, témoins de la société, il mène aussi de justes combats, qu’il teinte de vibrations positives… Rencontre.

RFI Musique : Votre disque s’appelle NGRTD, Négritude. Qu’évoque, pour vous, ce terme ? Le distinguez-vous du concept historique, tel que défini – entre autres – par Senghor ou Césaire ?
Youssoupha : Je voulais nommer ainsi mon premier disque. A l’époque, je n’avais pourtant pas eu l’audace d’affirmer cette part de mon identité. Aujourd’hui, je la valorise. Je m’approprie bien sûr l’héritage de Senghor, de Césaire, mais je m’éloigne aussi de tout académisme, de tout mimétisme « historique ». La « négritude » recouvre des facettes plurielles. Je livre la mienne, personnelle : celle de Youssoupha, né d’une mère sénégalaise, d’un père congolais, enfant de la diaspora africaine en France, nourri, à travers le hip-hop, de culture afro-américaine… Tous ces éléments fabriquent « ma » négritude, tout comme ce sentiment d’appartenance à un ensemble plus vaste – culturel, originel – qui transcende les caractéristiques physiologiques, ou la couleur de peau…

Y’a-t-il, selon vous, à l’heure actuelle, en France, une urgence à revendiquer cette « négritude » ?
Notre société, problématique, écarte, au nom d’identités « normées », des personnes qui, en réaction, s’éloignent d’elle ; elle leur demande de s’intégrer à tout prix, mais créé dans le même temps des « distinctions » entre ses citoyens ! Règne une sorte de schizophrénie sociale ! Un exemple ? Au-delà de ses compétences, de son parcours, la Ministre d’Etat Christiane Taubira s’est vue reprocher sa couleur de peau, ses origines. Ces dénominateurs existent… hélas.
 
N’y-a-t-il pas des dangers de communautarisme à affirmer ces « différences » au sein d’une même société ?
Au contraire ! Affirmer ses différences ne signifie pas s’exclure d’une société, mais bien participer à son élévation autant que sortir de ce jeu de dupe du « tout lisse, tout caché ». J’apprends des autres parce qu’ils diffèrent de moi. Je porte cette différence qui m’élève et élève les autres, non celle qui m’évince. En France, j’ai découvert le cosmopolitisme : Portugais, Maghrébins, Africains ! Au Congo, il n’y avait que des Congolais ! J’ai adoré cette société métissée, multiple ! Avec les crispations actuelles, il faut désormais, pourtant, mettre les pieds dans le plat, débattre.
 

Dans quel état d’esprit avez-vous abordé ce disque, trois ans après l’impressionnant succès de Noir D****, album de la consécration ?
La réussite de Noir D**** a changé mon quotidien – les gens me reconnaissent dans la rue ! – et facilité mon travail : les médias s’intéressent davantage à moi… Mais ce succès, appréhendé de façon sereine, n’a en rien modifié ma démarche artistique. Je ne ressens aucune pression, mais une exigence accrue. J’ai procédé selon mon habitude : j’écris sans relâche, consigne des fulgurances, des citations de bouquins, des références… Je laisse macérer, relis ces bribes sur des bandes-son, tente de les marier… Briques à briques, je construis des chansons. Et puis, surgissent les surprises inhérentes à ce processus. Sur Négritude, sans le vouloir consciemment, je me suis un peu éloigné, pour la première fois, de ma position de « témoin critique de la société », pour me livrer à cœur ouvert. Je me raconte dans Niquer ma vie par exemple, ou dans le métaphysique Mourir Mille Fois, qui parle du deuil, et de l’éternelle résurrection des survivants. Etrangement, au moment où je n’ai jamais été aussi public, je réalise mon album le plus personnel.
 
En background, un rappeur vous influence toujours autant : MC Solaar. Il a su sortir le rap du ghetto. Dans Chanson Française, vous clamez, vous aussi, cette volonté de vous adresser au grand public. Pourquoi ?
MC Solaar rappait en effet pour le plus grand nombre, de manière subtile, sans être « nunuche ». Il a sorti un classique, Qui sème le Vent, récolte le tempo, puis, à nouveau un grand disque, Prose Combat. Chapeau ! A son instar, je ne rappe pas uniquement pour des rappeurs. J’aimerais en effet que le rap sorte de ses carcans. A 25 ans, le rap a de longue date dépassé le statut de phénomène de mode. Je souhaite que les institutions, les décideurs, lui laissent sa juste place, non stigmatisée : ni un gadget, ni un style pour s’encanailler, ou se la péter. Il fait, aussi, partie du patrimoine !

Votre album se tisse d’egotrips, et de featurings (Lino, Disiz, Alonzo, Médine, Les Casseurs Flowters…) Une manière de dialoguer avec les autres rappeurs ?
Les egotrips m’amusent : un exercice de style, une guerre enfantine à qui pisse le plus loin ! Je les écris avec beaucoup d’ironie, et les brandis comme les drapeaux de ma tribu, un étendard, des clins d’œil. Ils permettent des punchlines marrantes, du style : « Je suis le meilleur rappeur d’un pays où je ne suis même pas né. » Quant aux featurings… je ne les annonce pas : mes frères d’arme déboulent, apportent à l’improviste leur couleur !
 
Avec la chanteuse Ayo, vous avez enregistré Love Musik le 9 janvier, jour de la prise d’otages de l’Hyper Cacher à Vincennes. Vous étiez alors au Studio Davout, porte de Montreuil, non loin de l’événement…
Régnait, en effet, alentours, un décor de guerre… Nous étions partis pour façonner un morceau léger, plus freestyle. Mais cet environnement, dégueulasse, est devenu « l’ombre » du morceau…

Dans Négritud , vous dressez d’amers constats. Et pourtant votre message sonne toujours positif. Quelles sont vos raisons d’espérer ?
Je traverse une phase lumineuse – je sors des disques, mes proches sont en bonne santé –, je n’ai donc pas envie d’adopter une posture obscure ! Malgré de tristes constats et des problématiques réelles, j’essaie d’élever le débat, d’être le moteur. Et pourtant, je ne peux m’empêcher, de m’inquiéter. Je doute ainsi, au sein de la société française, de ce beau projet du « vivre ensemble ». Je retourne la question : « Est-on prêts à ‘mourir ensemble' ». Nous vantons les mérites d’une France black-blanc-beur, lors de la Finale de la Coupe du Monde en 1998. Mais lorsque ça ne va pas ? En temps en crise ? Est-on prêts à souffrir ensemble ? Dans l’un de mes titres, j’affirme : « Pour mon fils, je fais l’effort d’un monde parfait, pour ne pas confondre ceux qui parlent fort, et ceux qui parlent vrai ». Nous vivons une époque cacophonique, où chacun hurle dans son coin : ultra-libéraux, ultra-musulmans, ultra-juifs…  A longueur de journée, ils parlent sur les réseaux, squattent les chaînes d’information… On ne distingue plus ce qui est vrai, ce qui compte. Il est grand temps de retrouver nos valeurs communes.
 

 

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